Depuis, mercredi, j’assiste à la 5e édition du Web à Québec, le rendez-vous de tout ce qui bouge dans le domaine du numérique dans la capitale nationale (Mario Asselin parle aussi de sa visite sur son blogue). J’y ai passé deux jours hyper stimulants (et la 3e journée a débuté dans le même sens!)

Ce matin, je présentais la conférence Du #PlanQc au #bordelinformatique, pourquoi les geeks et les politiciens sont-ils incapables de se comprendre ? dont je souhaitais vous présenter les grandes lignes ainsi qu’une copie de ma présentation visuelle.

La présentation

Le Québec a été à l’avant-garde

Bien qu’on puisse critiquer à plusieurs égards les problèmes en gestion informatique du gouvernement ou le peu d’intérêt que l’État porte aux questions qui concernent l’économie numérique, il faut se rappeler que le Québec n’a pas toujours tout mal fait en matière de numérique. Ce serait bien injuste. Il faut se rappeler que les années 1990 ont été riches en interventions gouvernementales à ce sujet. Du rapport Berlinguet de 1995 qui a mené à la création d’un «Secrétariat de l’autoroute de l’information» au rapport Gautrin (2012), en passant par le programme Villages branchés et la présentation de «Agir autrement: la politique québécoise de l’autoroute de l’information» en 1998, plusieurs initiatives ont amené des changements, ont fait avancer les choses, bien que trop lentement au goût de plusieurs.

D’ailleurs, en survolant récemment la Politique de 1998, à la recherche d’une citation qui serait perçue comme cocasse (au-delà du fait que ça s’appelait «l’autoroute de l’information»!) si je l’intégrais à ma présentation, 17 ans plus tard, j’ai réalisé à quel point les constats étaient pertinents et ont permis à l’État de se guider, à cette époque où on ne savait pas trop jusqu’où «les inforoutes» nous mèneraient.

Les 6 racines de l’incompréhension

Il reste que 20 ans plus tard, ce n’est pas l’amour fou entre les geeks et les politiciens. Pour résumer l’affaire grossièrement, les geeks trouvent les politiciens indifférents alors que ceux-ci voient les geeks comme des «pelleteux de nuages». Les geeks trouvent les fonctionnaires bornés alors que les fonctionnaires leur rendent la pareille en les considérants comme dogmatiques. Évidemment, tout n’est pas noir ou blanc (y aurait-il 50 nuances de gris ?)

Il demeure que ces constats, je les ai fait à la suite d’un appel à tous lancé sur ce blogue. Grâce aux nombreuses réponses (en public comme en privé), j’ai pu dénicher les 6 racines de l’incompréhension entre les geeks et les politiciens.

  1. La structure décisionnelle du gouvernement est complexe et méconnue
    Alors qu’une petite entreprise peut «se retourner sur un 10 cents» comme une chaloupe, l’État est un immense paquebot qui dépense 100 G$ par année. La structure y est donc beaucoup plus hiérarchique et complexe et par conséquent a moins tendance à favoriser l’innovation de façon naturelle
  2. Le facteur humain n’est pas pris en cause
    Même si un système est bon «sur papier», dans la pratique, si on n’a pas tenu compte des besoins réels des utilisateurs ou de la culture organisationnelle dans laquelle ils évoluent, la possibilité d’échec augmente d’autant.
    Par exemple, lors de la refonte du site de l’Assemblée nationale, plusieurs utilisateurs se sont, du jour au lendemain, retrouvés avec un nouveau site plus esthétique peut-être, mais où il était beaucoup plus difficile de trouver rapidement l’information recherchée. Pour le personnel politique, utilisateurs assidus du site qui doivent opérer dans des délais très réduits, ce changement a causé beaucoup de frustration, car l’accompagnement des utilisateurs «avancés» avait été mal planifié.
  3. Le choc générationnel/conflits de personnalités
    Lors des échanges avec fonctionnaires, élus et cie, il est arrivé que certains défenseurs de la gouvernance ouverte, di logiciel libre et tutti quanti, frustrés du manque de réceptivité des personnes leur faisant face, adoptent une attitude de confrontation plutôt que de tenter de les convaincre.
  4. Les gens sont réfractaires au changement
    On sous-estime toujours les forces d’inertie causées par la peur du changement. Par exemple, si on décide demain matin de remplacer toutes les suites bureautiques Microsoft Office par des équivalents en logiciel libre, l’adaptation à la nouvelle interface sera facile pour un geek mais très insécurisante pour quelqu’un qui n’est pas du tout «techno».
  5. La médiocrité n’est pas un facteur de changement
    Ce n’est pas parce que quelque chose fonctionne mal qu’on va le changer. Si un système est en place lors de l’entrée en poste d’une personne et ne fonctionne pas bien, il sera toujours plus facile de dire que c’est la faute des prédécesseurs que de proposer un changement qui pourrait marcher mais qui, en cas d’échec, amènerait un blâme à la personne qui en avait la charge…
  6. Le faible intérêt populaire
    En cette époque où le décideur doit chaque jour considérer des dizaines de dossiers, conjuguer des dizaines d’intérêts et classer des dizaines de priorités, des choix doivent être faits. Et avec un sujet aussi complexe que les dossiers informatiques et les dossiers d’économie numérique, l’attention n’est pas toujours au rendez-vous. À l’ère où les chaînes d’info continue sont déjà dépassées  par l’instantané (leurs journalistes tweetent en direct ce qui se passe avant de faire leur intervention en ondes) le temps de réflexion n’est plus ce qu’il était  et la durée de vie d’une nouvelle est réduite d’année en année.
    Sans compter que le nombre de journalistes spécialisés dans le domaine est plutôt restreint…

Que faire ?

Plusieurs réclament une commission d’enquête pour les contrats informatiques de l’État. Soit ! Je veux bien nettoyer les Écuries d’Augias mais comme par hasard, ceux qui réclament une telle commission semblent déjà savoir quels sont les problèmes, les constats et les solutions! Si la commission Charbonneau avait un système à démasquer, les constats concernant les contrats en TI sont assez clairs. Une commission d’enquête ne nuirait certainement pas, mais si l’État peut déjà passer à l’action, ne serait-il pas mieux d’y mettre toutes ses énergies ?

Comme le dit Pierre Asselin dans son éditorial publié dans Le Soleil aujourd’hui: «Les enquêtes sur des malversations sont nécessaires, mais elles risquent de masquer ces faiblesses structurelles qui doivent être corrigées. L’examen en cours ne peut pas l’ignorer si on ne veut pas répéter les mêmes erreurs à l’avenir. On n’achète pas un système d’information comme on achète une automobile. Ceux et celles à qui le système est destiné doivent participer à son choix pour assurer qu’il colle bien aux pratiques. Et, surtout, les administrations doivent être imputables des décisions prises au terme du processus.»

L’arrivée prochaine d’un nouveau grand patron des TI du gouvernement (le dirigeant principal de l’information–le DPI) devrait amener le gouvernement à exiger un changement de culture. Pour exercer véritablement son rôle de chien de garde de la bonne gestion informatique, le DPI devrait avoir sous son aile toutes les directions informatiques des ministères (qui relèvent actuellement des sous-ministres de chaque ministère, qui sont rarement spécialisés en TI) sous l’égide du Conseil exécutif (le ministère du premier ministre). Si le DPI relevait directement du premier fonctionnaire de l’État, le secrétaire général du gouvernement, il aurait beaucoup plus d’autorité pour opérer le changement de culture nécessaire. Et je réitère que cette personne devrait provenir de l’extérieur de l’État pour brasser la cage un peu…

Un Plan numérique pour le Québec ?

Les geeks ont la responsabilité de démontrer au gouvernement l’importance de doter le Québec d’une stratégie numérique cohérente. Car personne d’autre ne le fera à leur place. Mais ils doivent cesser de présenter ça comme un immense projet de société à «12 000» volets: ça fait peur aux gens! Si les geeks veulent y arriver, il ne faut pas commencer la présentation en disant qu’on veut révolutionner l’ensemble du fonctionnement de la société! Il faut amener les décideurs à s’y intéresser petit à petit, une étape à la fois, en présentant une solution concrète à un problème réel.

Et c’est seulement une fois que cela aura été réalisé qu’on pourra commencer à penser tenir un Sommet, des Assises ou un grand Forum sur le numérique. Il faut amener tranquillement le gouvernement à s’approprier l’idée pour qu’il finisse par penser qu’elle vient de lui-même ! Et la commande ne viendra pas de la base, elle viendra d’en haut. Lorsque «le politique» décidera qu’il faut tenir un Sommet, et bien là – et seulement là – il se concrétisera.

Un Conseil national du numérique

Par ailleurs, je souscris à l’idée que le Québec devrait s’inspirer du modèle français (qui nous a été présenté au WAQ) et créer un Conseil national du numérique qui aurait comme principale mission de conseiller le gouvernement sur toutes les questions touchant l’économie numérique.

Certains souhaitent que ce Conseil relève de l’Assemblée nationale plutôt que du gouvernement. Je crois que c’est une erreur. Le modèle de structure québécoise que je préconise est… le Conseil du statut de la femme ! Le CSF relève du gouvernement tout en conservant une certaine autonomie et une indépendance d’esprit. Ses membres représentant divers horizons professionnels et socio-économiques et a toujours une personnalité forte à sa tête qui sait travailler avec le gouvernement tout en étant capable d’émettre des avis contraires à l’occasion. Nommé par le gouvernement, il doit donc avoir sa confiance, ce qui lui permet d’être vu la plupart du temps comme un partenaire, un allié plutôt que comme un chien de garde, voire un «ennemi» pour le gouvernement.

La révolution numérique ne se fera pas en 140 caractères

Mais pour arriver à tout ça, il y a beaucoup de travail à faire. D’un côté, les promoteurs du logiciel libre, les tenants du gouvernement ouvert et les apôtres d’un Plan numérique sont pour la plupart regroupés en associations, en organismes qui ont un travail de lobby à poursuivre. Par contre, il serait injuste de leur laisser le fardeau à eux seuls d’agir.

Individuellement, les geeks qui croient à ces questions ont une responsabilité d’agir. Parce que la révolution numérique ne se fera pas en 140 caractères, à coups de tweets et de billets de blogues. La révolution numérique va se faire avec des actions, avec une mobilisation. Ceux qui y croient doivent s’impliquer, se mobiliser, agir. Car le jour où il y  va avoir 200 personnes dans un rassemblement politique qui défendent ces dossiers-là plutôt que  3/4/10/12 personnes, ça va faire toute une différence…

À vous de jouer, les geeks !