L’envers du décor : le jour du budget dans les (nouveaux) souliers du ministre des Finances

Demain vers 16 heures, le nouveau ministre des Finances, Carlos Leitão, se lèvera à l’Assemblée nationale pour la lecture de son premier discours du budget. Ça sera le point culminant d’une longue journée de travail. Et cette journée ne se finira pas tout de suite après le discours. Loin de là…

Pour avoir eu le privilège de participer de près à la préparation de deux budgets du Québec, je peux en témoigner, ce processus est très exigeant pour la personne qui occupe la noble fonction de ministre des Finances du Québec.

Dès les premiers jours suivant sa nomination, le ministre, accompagné de membres de son cabinet a, de toute évidence, rencontré les très compétents et dévoués (Aparté : puisqu’à notre époque, trop souvent les fonctionnaires sont dénigrés et leur travail déprécié, je tiens à saluer leur travail et rappeler que le Québec a une excellente fonction publique) fonctionnaires du ministère des Finances afin entreprendre officiellement le marathon qu’est la préparation d’un budget. Après une présentation de la situation budgétaire par le sous-ministre et ses collaborateurs, le ministre a probablement indiqué aux hauts fonctionnaires ses attentes, ses objectifs et le type de budget qu’il souhaitait faire.

Édifice Gérard-D.-Lévesque Photo: Jeangagnon [CC-BY-SA-3.0], via Wikimedia Commons

Édifice Gérard-D.-Lévesque
Photo: Jeangagnon [CC-BY-SA-3.0],
via Wikimedia Commons

Comme il est habituel en période budgétaire l’édifice Gérard-D.-Lévesque (qui abrite, sur la rue Saint-Louis, à l’ombre du Château Frontenac, depuis 1987, le ministère des Finances), s’est par la suite transformé en véritable forteresse afin d’éviter une fuite des éléments du budget. Pour des raisons évidentes, je ne dévoilerai pas ici les procédures de sécurité qui sont mises en place. On se rappellera que le 30 avril 1987, le ministre des Finances d’alors, Gérard D. Lévesque, avait dû devancer d’une semaine la lecture du discours du budget et en faire la lecture en Chambre le soir même, en raison d’une fuite qui avait fait en sorte que des éléments du budget avaient été rendus publics par une station de télévision de Montréal. Le ministre avait dû interrompre le premier ministre Robert Bourassa, alors en intenses négociations constitutionnelles au Lac Meech, pour lui annoncer la fuite et convenir avec lui du devancement de la lecture du Discours.

C’est ainsi que pendant plusieurs semaines, les fonctionnaires du ministère ont travaillé jour et nuit – littéralement – pour livrer un document étoffé de plusieurs centaines de pages qui va guider l’action gouvernementale pour l’année financière qui prendra fin le 31 mars 2015 et qui donnera le ton pour les années suivantes du mandat du gouvernement.

Au moment même où je publie ces lignes, le ministre et ses collaborateurs éprouvent probablement une étrange sensation de calme avant la tempête. Cette sensation dure pendant cette période qui s’étend entre le moment où les documents budgétaires ont été envoyés à l’impression (probablement au cours de la fin de semaine) et le jour du budget. On profite habituellement de cette période pour apporter les retouches finales aux communiqués, aux documents de soutien pour le ministre et pour faire une répétition générale du discours. Je ne suis pas dans leur tête, mais dans mon cas, à chaque fois, c’est un sentiment étrange de calme et de fébrilité qui m’habitait pendant les 48 heures précédent le budget. Après avoir roulé à vitesse grand V pendant des semaines, de retomber pendant quelques heures à un rythme «normal» provoquait une sorte de dissonance cognitive.  D’autant plus qu’une fois que le budget est «parti à l’impression», il est impossible d’y changer quoi que ce soit. «A-t-on fait les bons choix ? Comment le budget sera-t-il accueilli par la population ? Les médias ? Les experts ?» Voilà quelques questions qui, peut-être, traversent l’esprit du ministre Leitão et de ses collaborateurs à la veille budget.

Ce qui nous amène au jour J. Ce mercredi, armé de ses nouveaux souliers, Carlos Leitão passera probablement à son cabinet assez tôt pour discuter des grands titres des journaux (Y a-t-il eu une fuite ?) et revoir l’agenda du jour avec son directeur de cabinet, son attachée de presse, quelques proches collaborateurs et le sous-ministre Luc Monty.

Il se dirigera ensuite vers l’édifice Honoré-Mercier (où sont situés les bureaux du premier ministre) pour une séance photo devant les médias où il présentera un exemplaire du budget à Philippe Couillard.

Son itinéraire de la journée le mènera ensuite vers le centre de foires d’Expocité, où se déroulera cette année la séance de lecture du discours à huis clos pour les médias et pour les organismes socio-économiques. Habituellement, le tout se déroule au Centre des congrès de Québec, situé à un jet de pierre de l’Hôtel du Parlement mais, probablement pour des raisons de disponibilité du Centre des congrès, c’est Expocité qui accueillera les personnes qui auront le privilège de prendre connaissance du budget avant tout le monde, à la condition de laisser leurs appareils téléphoniques et tablettes en consigne et à s’engager à rester à l’intérieur jusqu’à la levée du huis clos. Ce qui fera en sorte que plusieurs fumeurs seront de très mauvaise humeur pendant la dernière heure du huis clos, étant proscrit de sortir «en griller une» depuis 9 heures le matin… 😉

À son arrivée au huis clos, après y avoir pris possession de ses quartiers pour la journée, le ministre devrait avoir droit à un premier – court – breffage de ses collaborateurs qui lui donneront une lecture de la réception que les personnes présentes au huis clos donnent au budget. Il se rendra ensuite faire une «tournée de serrage de mains» pour saluer les organismes socio-économiques présents. Il saura vite qui est heureux du budget et – encore plus vite – qui ne l’est pas.

Après un dîner sur le pouce en compagnie des hauts fonctionnaires et de ses proches collaborateurs où il aura droit à un second breffage – plus détaillé – sur les éléments qui attirent l’attention des médias et des experts présents, le ministre – probablement accompagné du président du Conseil du Trésor, Martin Coiteux, se rendra affronter la presse pour une longue conférence de presse qui permettra aux journalistes d’avoir terminé leurs topos avant la levée du huis clos.

Une fois la conférence de presse terminée, les entrevues individuelles avec les médias se succéderont pendant que les chefs des partis d’opposition et leurs représentants auront l’occasion eux aussi de faire une conférence de presse pendant le huis clos.

Une fois cette première vague d’entrevues terminées, le ministre se déplacera vers le Parlement, où il pourra prendre une brève, mais nécessaire, période de repos afin d’être frais et dispos pour la lecture officielle du Discours du budget à l’Assemblée nationale, où il devra se tenir debout pendant plus d’une heure.

Dès 16 heures, il se rendra à la Salle de l’Assemblée nationale (communément appelé le Salon bleu) et – dès que tous les députés seront en place – procédera à la lecture du Discours. Dès que le ministre sera debout et déposera en Chambre les documents budgétaires avant d’entreprendre la lecture du Discours, le huis clos sera levé et redonnera le sourire aux journalistes-fumeurs en sevrage qui pourront aller prendre une bonne bouffée d’air frais après avoir transmis leurs reportages)

La lecture se terminera par une motion du ministre qui propose «Que l’Assemblée nationale approuve la politique budgétaire du gouvernement.»

Suivront ensuite les répliques de 10 minutes des porte-parole du Parti Québécois (Nicolas Marceau, député de Rousseau et prédécesseur de Carlos Leitão) et de la Coalition Avenir Québec (Christian Dubé, député de Lévis) et l’Assemblée ajournera ensuite ses travaux.

Le ministre se rendra ensuite à la Salle du Conseil législatif (le salon rouge) pour saluer les centaines d’invités réunis pour la réception qui suit la lecture du Discours du budget.

Cette journée folle sera-t-elle enfin terminée pour le ministre ? Bien sûr que non ! Il faudra ensuite participer aux émissions d’affaires publiques et aux bulletins télévisés de 22 heures. Si le ministre est chanceux, il pourra les préenregistrer «en direct» du hall de l’Assemblée nationale après la réception.

Dernier arrêt de la journée : aller saluer les très compétents et dévoués (je sais que je me répète, mais je le pense vraiment) employés du ministère réunis dans un restaurant du centre-ville pour célébrer la fin du marathon.

C’est après toutes ces nombreuses étapes que le ministre Leitão pourra enfin profiter du repos du guerrier… jusqu’au lendemain matin, où il devra affronter l’opposition lors de la période de questions. Suivront ensuite les 25 heures de débats à l’Assemblée nationale et en commission parlementaire et le «service après-vente», c’est-à-dire la tournée des différentes tribunes offertes pour parler du budget, dont le traditionnel discours devant la Chambre de commerce du Montréal métropolitain.

Il s’agit d’une expérience très prenante, mais tellement enrichissante pour le ministre et les personnes qui l’accompagnent. Puisque l’argent est «le nerf de la guerre», le budget est l’élément central des politiques d’un gouvernement. C’est donc demain qu’on en saura plus sur les orientations du gouvernement Couillard. Et vous savez maintenant tout le travail qu’il y a derrière ce document!

Évidemment, puisque chaque ministre a ses habitudes et ses préférences, il est possible que la journée du ministre Leitão ne soit pas exactement celle qui est décrite dans ce billet. Mais étant donné que le ministère des Finances prépare des budgets depuis toujours, il est fort probable que le cabinet du ministre Leitão se soit fié aux fonctionnaires qui lui ont conseillé un tel déroulement, bien rodé chez les prédécesseurs du ministre, péquistes comme libéraux.


Afin de mieux faire connaître l’univers de la politique, Parlement expressMC présente la série de billets L’envers du décor qui explique à quoi peut ressembler une journée dans la vie d’un élu ou d’un membre du personnel politique. Ces billets sont basés sur l’expérience de l’auteur et d’autres histoires acquises sur la colline parlementaire.

1 Commentaire

  1. Pierre Vanier

    3 juin 2014 at 13:42

    Salut Pierre,
    Très pertinent ! Bravo pour la clarté de tes propos.
    Effectivement, les gens n’ont pas idée des efforts et sacrifices de ces femmes et hommes en politique…
    Au plaisir !

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